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Le conflit malien et l’information

On a encore en tête le consternant spectacle des journalistes français au début de l’opération Serval, commentant, cheich saharien kaki autour du cou, depuis la terrasse de leur hôtel à Bamako, des opérations militaires qui se déroulaient à 1000 km de là à partir des images formatées que l’armée française acceptait de leur donner. Le ravitaillement en vol des avions français passait en boucle sur nos écrans. Sur les plateaux parisiens des experts expliquaient doctement la situation à partir de croquis, de cartes et d’images virtuelles mais aucune image de la guerre que nos troupes menaient n’était disponible.

Qui combattons nous dans le nord du Mali ? Des terroristes ? Des djihadistes ? Des salafistes ? Des islamistes radicaux ? C’est selon le commentateur. Selon le discours officiel de l’Elysée et les instruments de droit international qui légitiment l’intervention, nous menons une guerre « contre le terrorisme ». C’est précisément la traduction de l’expression « war on terror » utilisée pour la première fois par Georges W. Bush au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, largement repris depuis, des néoconservateurs américains jusqu’aux autorités françaises et socialistes. Les Nations-Unies ont aussi recours à cette terminologie, en lui apportant néanmoins une précision d’importance : les récentes résolutions du Conseil de sécurité relatives aux « menaces contre la paix et la sécurité internationale résultant d’actes de terrorisme » identifient formellement des organisations terroristes, Al Qaïda et les Talibans afghans en l’occurrence. On est fondé à voir ici une tentative d’adapter le droit international humanitaire à la situation relativemment nouvelle que crée l’apparition d’organisations certes violentes mais pas toujours clairement « belligérantes » au regard du droit : discriminer entre criminels et combattants est l’un des enjeux majeurs de notre époque en termes de droits humains.

François Hollande a pris soin devant la mosquée de Tombouctou d’affirmer qu’il n’assimilait pas cette guerre à une guerre contre l’islam. Il a eu raison, mais ce ne sera pas suffisant pour endiguer une islamophobie latente dans les Etats d’Afrique côtière au sud du Sahel. L’ambiguïté du vocabulaire utilisé pour désigner les ennemis et la succession de reportages dans les zones libérées sur les insupportables atteintes aux droits humains par la mise en pratique d’une lecture régressive du Coran alimente cette islamophobie que l’on a vu à l’œuvre en Côte d’Ivoire pendant la guerre ou qu’un Cardinal ghanéen papabile expose auprès de ses confrères. La rumeur folle d’une cinquième colonne djihadiste circule dans les rues de Cotonou et de Lomé. En France même, l’islamophobie est vivace, qui interprête l’intervention au Mali en fonction de ses propres fantasmes.

En attendant, la confusion fait courir de sérieux risques. On connaît les résultats de la « guerre contre le terrorisme » en Irak ou en Afghanistan : une radicalisation de la terreur. A-t-on oublié que cette formule qui décrit l’utilisation à des fins politiques de la terreur est entrée dans le vocabulaire de la science politique avec la révolution française ? Le terrorisme est une méthode de la violence avant d’être une idéologie.

Les ennemis que nos soldats combattent au Mali sont des preneurs d’otages, trafiquants de cocaïne sahariens, emmenés par des chefs militaires aguerris pendant la guerre civile algérienne des années 90, surarmés par la chute du régime de Kadhafi, endoctrinés par l’idéologie wahhabite de nos riches partenaires commerciaux des monarchies pétrolières et gazières et qui terrorisent les populations des territoires soumis à leur contrôle.

L’utilisation abusive du concept de « guerre contre le terrorisme » repris par nos grands médias, dissimule les vraies lignes de faille que connaît cette région du monde : l’histoire des peuplements, les frontières coloniales, la progression inéluctable de la sécheresse vers le sud, les déséquilibres du sous-développement entre le nord et le sud des Etats sahéliens, leur faillite économique, démocratique et institutionnelle. La place des peuples noirs autour du fleuve Sénégal a failli tourner en conflit ouvert entre la Mauritanie et le Sénégal dans les années 80. Les rebellions touarègues au Mali et au Niger, l’instabilité politique du Tchad, la guerre du Darfour, la partition du Soudan révèlent la même fissure anthropologique qui parcourt cette zone de l’Atlantique à la mer Rouge et dont la question malienne d’aujourd’hui n’est que la dernière réplique sismique avant la suivante. La France et c’est son honneur, a envoyé dans l’urgence les premières équipes de secours après un tremblement de terre politique. Traiter dans le long terme ces fractures ouvertes demandera bien plus que la rhétorique de la « guerre contre le terrorisme » qu’on sert à l’opinion publique.

Qui nous explique ces situations connues des analystes du Quai ou de l’Elysée et confinées dans les revues spécialisées ? Dans un premier temps, on a servi à l’opinion publique, aux citoyens français et maliens, l’image d’une colonne militaire mobile qui a fait fuir les terroristes devant elle dans un mouvement hardi dont l’armée française a le secret depuis toujours, comme à l’époque de la division Daguet pendant la première guerre d’Irak ou de la 2e DB au travers du désert tchadien. Puis les audacieuses opérations aéroportées sur les grandes villes du nord, aujourd’hui l’implacable ratissage dans l’Adrar des Iforas pour débusquer l’ennemi.

Droits humains : un impératif de vigilance

On sent nos communicants plus gênés aux entournures quand il s’agit des troupes africaines qui participent à cette guerre. Certaines se sont aguerries dans la guerre civile ou la répression contre leurs peuples. D’autres sont expertes dans l’intermédiation des trafics de drogue. Les vingt-trois soldats tchadiens tués et les enquêtes de Human Rignts Watch (HRW) ou d’Amnesty International montrent que les informations qui nous arrivent du Mali seront de plus en plus difficiles et dramatiques à entendre par l’opinion publique. Une guerre longue, meurtrière, déséquilibrée, déterritorialisée, nous attend. Le gouvernement le sait. Il doit mieux nous informer.

Alors que François Hollande descendait les rues de Tombouctou en passant devant la grande mosquée, un peu comme de Gaulle devant Notre Dame en août 1944, des informations de HRW et d’Amnesty International sur des exactions supposées de l’armée malienne sortaient dans la presse française. La presse de Bamako relayait ou réfutait ces allégations. Deux semaines plus tard HRW récidivait. Des reportages sur France 2 et Canal+ montraient des images troublantes de corps ou de puits qui auraient servi à des exécutions sommaires. Des indices mais pas de preuve tangible d’un lien avec des militaires maliens. Les mêmes reportages montraient cependant des autorités locales maliennes embarrassées. En 2012, HRW avait dénoncé les exactions du MUJAO et d’AQMI.La justice malienne a émis un mandat d’arrêt international contre les combattants ennemis qui seront capturés, obligeant la France à collaborer avec les autorités maliennes sur le terrain du droit. Le Mali a également confié à la Commission dialogue et réconciliation créée début mars la mission « d’enregistrer les cas de violation des droits de l’homme commis dans le pays au début des hostilités jusqu’à la reconquête totale du pays ».

Un mois avant l’intervention française, tombait le verdict du procès des militaires français qui avaient achevé en l’étouffant dans leur véhicule blindé un milicien pro Gbagbo accusé de nombreux meurtres dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. Trois lourdes condamnations à de la prison avec sursis : un colonel, un adjudant et un homme du rang. La justice française rappelait solennellement que les droits humains ne doivent pas devenir la variable d’ajustement de l’armée française. Cela doit également être vrai pour les armées africaines que nous appuyons, faute de quoi nous en partagerons la responsabilité morale et politique.

Christophe Courtin
Issaka Keita

crédit photo

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Ce texte est un « point de vue » et ne doit pas être considéré comme la position officielle de la FFE-PS

4 commentaires

  1. par varrin - 16 mars 2013 à 7 h 38 min

    J’aimerais savoir chers camarades ou et comment vous avez eu l’info que Cotonou parlait d’une cinqieme colonne djihadiste, certainement pas en consultant les militants vivant à Cotonou et qui restent informés sur les »bruits du marché » lisent la presse locale et rencontrent de nombreux béninois. Je reponds sur le forum et je m’insurge contre cette désinformation.

  2. par Yves G. - 16 mars 2013 à 9 h 03 min

    Une petite précision sur le dernier paragraphe : la personne qui a été « achevée » par les militaires français n’était pas un milicien pro-Gbagbo, mais un « coupeur de routes » comme il en existe de nombreux dans cette région, donc un criminel de droit commun. Cela ne justifie pas bien sûr ce qui s’est passé, dû à mon sens à une défaillance dans la chaîne de commandement au niveau de l’armée française.

  3. par Cédric Fouilland - 19 mars 2013 à 11 h 25 min

    A Yves, merci pour cette pertinente précision, tu as tout à fait raison. Dont acte.

    Pour l’Observatoire international des militants

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